« Il y a urgence, la gauche se meurt » écrivait Julien Dray au lendemain des élections municipales et européennes, quelques mois après le cynique « Oui, la gauche peut mourir » de Valls… Deux ans plus tard, la rupture de la jeunesse et de la classe ouvrière avec « la gauche » n’a jamais été aussi grande. Le PS au pouvoir est totalement discrédité, Hollande au trente sixième dessous des sondages et les législatives annoncent une claque magistrale pour les candidats de gauche. Courageux mais pas téméraires, 80 députés PS ont d’ores et déjà fait savoir qu’ils ne se représenteront pas...

Au-delà du PS, c’est toute la gauche, alliés d’hier et d’aujourd’hui, qui est entraînée dans son marasme. Le FdG disparu, le PCF s’enfonce dans la crise, déchiré entre ceux qui se sont d’ores et déjà publiquement ralliés à la candidature de Mélenchon, ceux qui font semblant d’espérer une candidature commune à gauche et ceux qui s’accrochent à une bien peu probable candidature PCF…

Ces dernières années avaient pourtant vu se multiplier les regroupements aux intitulés évocateurs : Front de gauche, Parti de gauche, Gauche unitaire, Gauche anticapitaliste… Une gauche que d’aucuns appellent aujourd’hui instamment à sauver, à reconstruire ou renouveler au nom des valeurs du même nom.

« Si nous n'allons pas vers la convergence et le rassemblement des forces de gauche qui veulent tourner la page de l'échec du quinquennat de François Hollande, nous risquons d'aller à une catastrophe politique » expliquait il y a quelques jours Pierre Laurent, disant craindre « une Assemblée nationale qui ressemble au conseil régional de PACA, où des millions de gens de gauche n'ont aucun représentant ».

« Arrêtons de biaiser. Une cassure s’est faite à gauche. Ce n’est pas en dansant la gigue ensemble que ça changera » lui a répondu Mélenchon. La suite des événements, et en particulier des négociations pour la séquence électorale qui vient, nous dira quelle gigue les uns et les autres seront ou non en mesure de danser… mais il est certain que les cassures en cours sont profondes, non seulement dans la gauche elle-même, mais entre cette gauche et les couches populaires. Des ruptures qui se sont approfondies au cours du mouvement contre la « loi Travail et son monde », sous état d’urgence permanent. Et un des acquis important du mouvement est cette conviction partagée par nombre de ceux qui en ont été les militants, que l’avenir se jouera sur le terrain de la lutte de classe, le monde du travail face à celui « de la loi travail », pas sur le terrain institutionnel entre la droite et la gauche…

Retour sur une histoire de « gauche »

C’est en 1789, lors de l’Assemblée constituante, que sont nées la « gauche » et la « droite », quand les députés appelés à se prononcer sur le droit de veto du roi se séparèrent dans la salle : à gauche ceux qui étaient contre le maintien de ce droit royal, à droite ceux qui étaient pour… Une répartition qui se répéta entre ceux qui étaient favorables à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et ceux qui y étaient opposés. La droite devint ainsi, à l’Assemblée, l’emplacement traditionnel des députés conservateurs, défenseurs de l’ordre établi ; la gauche celui des progressistes ou supposés tel.

Le mouvement ouvrier, socialiste puis communiste, né au lendemain de la révolution industrielle et du développement de la classe ouvrière, s’est construit sur un tout autre terrain, celui de la lutte de classe, internationaliste. Les statuts de la première internationale, écrits par Marx en 1864, débutaient par l’affirmation « que l'émancipation de la classe ouvrière doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que la lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière n'est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l'établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l'abolition de toute domination de classe ».

L’essor du mouvement ouvrier, ses premiers succès politiques et électoraux, le confrontèrent dès la fin du 19ème siècle à la question du pouvoir, de ses relations avec la bourgeoisie et à la question « réforme sociale ou révolution » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Rosa Luxemburg. Polémiquant en 1898 avec Bernstein, tenant du courant révisionniste au sein de la social-démocratie allemande, elle écrivait : « Les thèses révisionnistes ne visent pas, au fond, à réaliser l’ordre socialiste, mais à réformer l’ordre capitaliste, elles ne cherchent pas à abolir le système du salariat, mais à doser ou à atténuer l’exploitation, en un mot elles veulent supprimer les abus du capitalisme et non le capitalisme lui-même »… « Le régime capitaliste a ceci de particulier que tous les éléments de la société future, en se développant, au lieu de s’orienter vers le socialisme, s’en éloignent, au contraire. La production revêt de plus en plus un caractère social. Mais comment se traduit ce caractère social ? Il prend la forme de la grande entreprise, de la société par actions, du cartel, au sein desquels les antagonismes capitalistes, l’exploitation, l’oppression de la force de travail, s’exaspèrent à l’extrême ». 16 ans plus tard, en 1914, l’Union sacrée emportait la quasi-totalité de la social-démocratie et des syndicats, solidaires de leur propre bourgeoisie dans sa guerre pour le partage des colonies. Mais la révolution éclatait finalement trois ans plus tard dans la Russie tzariste, portant les bolcheviks à la tête des soviets, entraînant une vague révolutionnaire en Europe et la constitution de partis communistes dans le monde entier.

Alors qu’en Allemagne la sociale démocratie portée au pouvoir venait d’écraser la révolution et de participer à l’assassinat de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, en France le congrès de Tours entérinait en 1920 la scission de la SFIO et la naissance de ce qui deviendra le PCF. La SFIO s’engageait dès lors dans la constitution d’une coalition électorale avec des partis de la bourgeoisie « modérée » qui devait donner en 1924 le « cartel des gauches » tandis que le PCF menait une politique indépendante, lutte de classe. Mais la contre-révolution stalinienne influa très vite sa politique dictée dès lors non par les intérêts du monde du travail mais par ceux de la bureaucratie. En 1935, la signature du pacte Laval Staline (qui cherchait alors des alliés face à Hitler) allait faire renoncer le PCF à toute propagande antimilitariste et en faire un des artisans du Front populaire aux côtés de la SFIO et du parti radical…

Une longue expérience de gauche au service de la bourgeoisie contre la classe ouvrière et les peuples

Le Front populaire, porté au pouvoir en 1936, est immédiatement confronté à la grève générale et aux occupations d’usines, « le début classique de la révolution » écrira alors Trotsky. Une révolution que Blum a pour mission d’empêcher alors que les bourgeoisies européennes en crise se préparent à la guerre pour se repartager le monde et que les luttes ouvrières éclatent dans de nombreux pays. Blum et la bourgeoisie lâcheront les « acquis du Front populaire » pour ne pas tout perdre tandis que Thorez appelle à « savoir terminer une grève ». La crise passée, la classe ouvrière politiquement désarmée, la bourgeoisie reprendra sa marche vers la guerre… jusqu’au vote des pleins pouvoirs à Pétain en 1940 par le parlement, dont une majorité des députés SFIO.

A la fin de la guerre, le PCF, qui avait été interdit en 1939 suite au pacte Hitler-Staline, sort renforcé de la clandestinité. Fort du rôle joué dans la Résistance, il rallie De Gaulle et participe au gouvernement pour la « bataille de la production », le redressement de la France… et le maintient de l’ordre dans ses colonies, de la Cochinchine à l’Algérie ou Madagascar. Le 8 mai 1945, le communiste Charles Tillon est ministre de l’Air quand l’armée française bombarde Sétif, début d’une longue guerre de la bourgeoisie française en Algérie. Une sale guerre coloniale pour laquelle un certain Mitterrand, ministre de l’Intérieur de Mendes-France, puis de la Justice de Guy Mollet, signera en 1956 le décret donnant les pleins pouvoirs à l’armée française, fort du vote des députés, dont ceux du PCF, accordant les pouvoirs spéciaux au gouvernement.

Défaite face à De Gaulle en 58, la gauche va alors traverser une longue crise. En 1972, un programme commun de gouvernement est signé entre le PS, le PCF et les Radicaux. Une opération qui va permettre à Mitterrand d’être le candidat unique de la gauche en 1974 et de prendre le leadership sur le PCF. Un PCF qui tente de ratisser encore plus large : en 1974, lors de son congrès, il invite les gaullistes à rejoindre l’union : « Les communistes ont combattu bien des aspects de la politique soutenue par les gaullistes. Mais les uns et les autres se sont retrouvés côte à côte dans des combats essentiels pour l'indépendance et la dignité de la France. C'est de cela qu'il s'agit à nouveau. C'est pourquoi ils peuvent ensemble se retrouver dans une large alliance qui se donne pour but d'assurer l'unité, la prospérité, la grandeur et le rayonnement de la communauté nationale. Agir pour le rapprochement avec les travailleurs, les démocrates, les patriotes gaullistes, apparaît aux yeux des communistes comme indispensable pour la réalisation de l'union du peuple de France »…

En 81, après 23 ans passés loin du pouvoir, la gauche y revient alors que la bourgeoisie opère le virage libéral pour faire payer sa crise aux peuples. C’est Mitterrand et Mauroy, avec 4 ministres PC, qui vont engager la mise en œuvre de cette politique. Les années 80 seront celles de l’austérité, de la dérégulation bancaire, des odes à la Bourse, aux bénéfices (« Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après demain »), à la « réussite » avec l’entrée au gouvernement du voyou affairiste Tapie en 1992…

De 1997 à 2002, le gouvernement Jospin s’adjoindra à nouveau des ministres PC, qui prendront sans rechigner leur part de responsabilité dans la casse économique et sociale, tel Gayssot avec la privatisation d’Air France et de la SNCF… ainsi que des ministres Verts dont Voynet et de la minorité « gauche socialiste » du PS tels Lienemann ou Mélenchon qui s’y chargera de la réforme de la formation professionnelle…

« Reconstruire une gauche digne de ce nom » pour… « battre la droite » ?

Et pourtant, à la « gauche de la gauche », certains ont récemment lancé un appel « Faisons front commun » : « Après cinq ans de gouvernements se réclamant de la gauche tout en poursuivant les politiques néolibérales et autoritaires de la droite, l’écœurement et la colère risquent de se traduire par une abstention record de l’électorat populaire, une défaite historique du parti socialiste et la victoire d’une droite radicalisée flanquée d’une extrême droite plus menaçante que jamais. Au vu des risques bien réels d’une catastrophe politique aux conséquences incalculables, nous en appelons à l’esprit de responsabilité et d’audace de toutes les forces de la gauche de transformation sociale et écologiste [...] la candidature de Jean-Luc Mélenchon est dans les circonstances actuelles installée dans le paysage politique. Elle exprime dans les classes populaires le refus à gauche de la politique mise en œuvre par François Hollande », concluant : « pour que cette campagne marque une étape décisive dans la reconstruction dans notre pays d’une gauche digne de ce nom »…

Pour ces militants, issus pour beaucoup d’Ensemble ! et du PCF, l’histoire aurait donc débuté avec le quinquennat ? Mélenchon ne peut pourtant guère être accusé de taire ce qui l’anime, ses aspirations, ses références… Ainsi, fasciné par Mitterrand, il tempête : « Que les autres s’en tiennent à la légende noire de Mitterrand, c’est leur affaire ! Je ne céderai pas à une mode aussi médiocre. Moi, je garde pour toujours le sentiment que c’était un grand premier de cordée. Il y a encore beaucoup à apprendre de l’épopée qu’il a rendu possible […] je ne renonce pas à nos victoires passées ». Le même, lors de son entrée au gouvernement en 2000, répondait à Libération : « Ce n'est pas plus dur d'être dans un gouvernement en étant en désaccord avec certaines choses que d'être dans un groupe parlementaire et de voter pour un texte alors que l'on est contre »…

Mélenchon expliquait en 2008 « Nous sommes tous des socialistes, des communistes, des écologistes, des trotskystes et même des libertaires à notre manière ! Nous sommes tout cela et nous sommes passionnément républicains ! Bref, nous sommes de gauche, en général et en particulier »… Il préfère maintenant parler du « peuple »… français de préférence. Son slogan « la France insoumise » comme son blog « l’ère du peuple » affichent la couleur. Quant aux récents propos racistes de Sarkozy … il trouve que le « débat » sur les Gaulois n’est « pas nul » : « toutes les références à l'Histoire sont productives parce qu'elles nous obligent à réfléchir », discutant doctement que pour lui le « le moment fondateur… c'est plutôt la Révolution de 1789 »…

Il est révélateur que ceux qui se fixent l’objectif de « reconstruire une gauche digne de ce nom » en soit réduits à se ranger derrière cet homme d’appareil s’il en est, subjugué par le pouvoir et tous ceux qui s’en approchent…

Pour un parti des travailleurs

Depuis plus d’un siècle, la bourgeoisie a utilisé la « gauche » pour duper les travailleurs, les faire marcher au pas, mieux désamorcer les résistances ouvrières. Du Front populaire à l’Union de la gauche en passant par la guerre d’Algérie, elle n’a pas craint de lui confier le pouvoir pour gérer les situations de crise, dans des moments où s’exacerbait la lutte de classe ou quand, comme dans les années 30, se posait de façon concrète la question « socialisme ou barbarie ».

Aujourd’hui, la nouvelle phase de développement capitaliste conduit à une offensive sans précédent contre les travailleurs et les peuples. La concurrence mondiale s’est exacerbée, le capitalisme a atteint ses limites et son parasitisme n’en est que plus violent. L’économie mondiale oscille entre récession et stagnation, entraînant l’ensemble de la société dans une crise à une échelle sans précédent, économique, sociale et militaire.

Il ne peut y avoir de raccourcis pour le monde du travail. Dans l’affrontement avec la finance, il n’y a plus de place pour le réformisme, il ne peut y avoir de « politique de gauche », pas plus en France qu’en Grèce ou ailleurs.

L’heure est à la construction d’un parti révolutionnaire, instrument de l’émancipation des classes exploitées par elles-mêmes. Un parti qui pose la question du pouvoir du monde du travail, de ceux qui font tourner la société, pour le retirer à la minorité de parasites qui mènent le monde au chaos. Il s’agit de prolonger le fil rouge des idées du socialisme et du communisme en leur redonnant toute leur actualité et leur contenu démocratique et révolutionnaire.

Isabelle Ufferte

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