Le mot d’ordre de la « Séparation de l’Etat et du Medef » est apparu dans le cours du mouvement notamment en avril dans un appel issu des « nuitdeboutistes » pour une journée où il s'agissait « d'attaquer le Medef à coup de tomates », un gag symbolique certes, mais qui désignait les vrais responsables de la loi travail : « prenons-nous en au véritable commanditaire, le MEDEF, au nom duquel nos droits et la démocratie sont foulés au pied [...] Mettons le Medef en accusation et imaginons ensemble ce que serait notre loi ! » (Appel du 21 avril).

La mobilisation des travailleurs a remis en lumière ce fait formulé dans le Manifeste de Marx et Engels que « le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. ». Pour mettre un terme à cette situation, nous avons besoin de discuter avec tous ceux qui ont engagé cette bataille contre la loi travail, et plus globalement contre son monde, la société d’exploitation, comment le Medef, c'est-à-dire la représentation de la classe bourgeoise moderne, financière et industrielle, se soumet l'Etat ; et comment vaincre cette soumission, pour les « séparer » définitivement, conquérir la démocratie, le droit de décider de la marche de la société ?

Une machine rodée à servir les classes dominantes

Les parcours de nombreux politiciens montrent à quel point les hauts sommets des Etats et des bourgeoisies constituent un même milieu appartenant à la même classe sociale, animée des mêmes intérêts. Mais plus profondément, c'est la fonction même de l'Etat, depuis son apparition, que d'être l'outil de pouvoir de la classe dominante.

L’Etat n’a pas toujours existé. Les premiers Etats se sont construits comme le produit de la division sociale du travail et de la division de la société en classes il y a environ cinq mille ans. A travers une longue histoire de transformations et de révolutions, en même temps qu'ils organisaient et structuraient la société, ils ont concentré un certain nombre de fonctions dont les autres membres de la société étaient alors exclus : battre monnaie, lever l'impôt, faire la guerre, décider des lois, assurer « l'ordre », etc. Une minorité dominante construisait son outil pour renforcer sa domination.

Avec son ascension à partir de la Renaissance, la classe bourgeoise européenne des grands commerçants, banquiers et manufacturiers, engagea une bataille face à la noblesse pour se soumettre les Etats monarchiques. Ces premiers capitalistes, certains plus riches que les plus riches aristocrates, finançaient l’Etat en lui faisant crédit, ils exigèrent d’abord de peser au plus haut sommet, puis de diriger pleinement la société. Cette bataille a été au cœur de la Révolution française : l'Etat monarchique devenu incapable de faire face à ses créditeurs capitalistes espéra trouver une issue en convoquant les Etats généraux... ouvrant le processus qui aboutit à la Révolution, menée par les classes populaires, mais dont la grande bourgeoisie fut la bénéficiaire, détruisant l’Etat de la monarchie absolue, construisant son propre outil de direction de la société.

L'Etat bourgeois a beaucoup évolué depuis cette conquête. Sous la pression des luttes, il a dû céder des droits sociaux et démocratiques aux travailleurs et développer en son sein de nombreuses fonctions utiles à toute la société (santé, éducation...). Du côté de la bourgeoisie, le banquier, l'industriel, le grand propriétaire terrien, à la tête d'entreprises familiales ou par actions, sont devenus les dirigeants de multinationales gigantesques, captant l'argent de millions d'actionnaires, exploitant des centaines de milliers de salariés, luttant pour s'approprier des parts de marché à l'échelle du monde, utilisant les Etats pour leurs propres intérêts, construisant aussi de nouvelles structures interétatiques internationales à leur service aussi diverses que l’ONU, l’OTAN, l’OMC, l’UE, le FMI, etc.

Toute l’histoire est là pour le démontrer, Etat et classe dominante ne font qu’un, il n’est pas possible de les séparer et l’on ne pourra en finir avec le pouvoir de la minorité qui tient les rênes de l’économie qu’en détruisant, désorganisant son instrument de domination. 

L'état soumis à la bourgeoisie par la dette

Cette imbrication de l’Etat et de la classe dominante est d’autant plus forte que les bourgeoisies se sont soumis les Etats, y compris dans les vieilles citadelles capitalistes, à travers des rapports crus et directs, ceux du paiement de la dette publique.

Quel Etat aujourd'hui pourrait tenir plus d'un mois ou d'un trimestre sans recourir à l'emprunt pour payer ses dépenses courantes ? L'Etat français fait « rouler sa dette » prévoyant d'emprunter en 2016 près de 200 milliards, pour financer son fonctionnement... et rembourser près de 170 milliards des emprunts précédents, dont 44,5 milliards pour les seuls intérêts. Cette vis sans fin assure aux capitalistes une rente permanente et leur permet de dicter à l'Etat les politiques d'austérité : faire des économies sur le dos de la population pour assurer le paiement des intérêts.

A cette subordination directe au capital financier, s'ajoutent les mille et une règles et relations qui font que les hauts cadres de l'Etat, dans l'armée, la police, l'administration fiscale, la préfectorale, etc. se recrutent dans les sphères de la bourgeoisie, quitte à coopter quelques intrus venus des classes populaires qui s'adapteront au moule dominant. La hiérarchie de l'Etat reproduit, des sommets jusqu'aux sans grades, le modèle hiérarchique des entreprises capitalistes, permettant à la bourgeoisie de pouvoir compter sur cet instrument de domination... tant qu'il ne craque pas.

C'est à cet Etat qu'on fait face aujourd'hui. Militer pour sa « séparation » avec la classe dominante actuelle signifie en réalité détruire toute cette hiérarchie, construire un Etat au service des classes exploitées, issu de leurs luttes et mobilisations, dirigé et contrôlé par elles et en finir avec le mécanisme de domination le plus direct, celui de la dette.

« Conquérir la démocratie »... réforme ou révolution

« Séparer le Medef de l'Etat » consistera à stopper la pompe à finance, cette machine à capter la richesse collective par le mécanisme des taxes et des impôts pour la redistribuer ensuite à la classe capitaliste par celui du remboursement de la dette.

Mettre fin à cette domination nécessite d'imposer des mesures de rupture anticapitalistes : l'annulation de la dette, l'instauration d'un monopole public bancaire, l'expropriation du secteur financier, et plus largement de l'ensemble du système de production capitaliste (industrie, agriculture, commerce).

Impossible d'envisager une telle perspective sans un instrument à la fois puissant et démocratique, permettant aux classes travailleuses, ouvriers et employés, sans emplois, paysans et artisans pauvres, d'exercer leur pouvoir pour imposer de telles mesures. L'Etat actuel, produit de siècles de domination et d'exploitation, qui a proclamé dès la Déclaration de 1789 la défense du droit de propriété, ne peut pas être l'outil de cette transformation. Bien au contraire, avec sa police, son armée, il fera tout pour s'y opposer.

Il ne s'agit donc pas pour nous, anticapitalistes et révolutionnaires, d'envisager de prendre des positions au sein de l'Etat avec l'illusion de pouvoir le changer de l'intérieur. Cette perspective des dirigeants de la gauche radicale, comme Jean-Luc Mélenchon, avec son projet de « révolution par les urnes » pour changer la constitution, la « 6ème République », implique de prétendre que l'Etat serait en dehors des rapports de classe, ou au-dessus, qu'il suffirait de lui donner une bonne direction pour servir les intérêts des classes populaires. C'est aussi ce que défendait Frédéric Lordon pendant le mouvement (voir par exemple le débat avec Jean-Pierre Mercier de LO, animé par Daniel Mermet).

Il n'est pas étonnant d'ailleurs que cette perspective réformiste qui n'envisage pas la destruction de l'Etat se combine avec des projets souverainistes, défendant l'Etat national comme une protection contre le capitalisme... voire contre la « domination allemande » brandie par Mélenchon avec des relents xénophobes insupportables. L'affaiblissement des Etats nationaux est le produit de la contradiction entre un capitalisme qui exige que la concurrence s'exerce à l'échelle du monde sur des marchés ouverts et le besoin des bourgeoisies de conserver des Etats, leurs outils de domination qui restent appuyés sur des bases nationales. Cette crise est un des éléments qui rendent possible la construction d’un monde sans frontières. Certes, dans la situation actuelle de décomposition sociale, on peut bien comprendre l’argument de Frédéric Lordon qui craint cet affaiblissement des Etats, « le monde sans État n’est pas le monde des associations, il est le monde des bandes. Seul le vertical contient la violence dans un groupe nombreux » (dans son livre Impérium). Mais l'Etat est lui-même le règne d'une bande bien organisée qui a provoqué cette décomposition et qu'il s'agit de vaincre.

La seule issue positive pour les classes populaires ne pourra venir que de leur intervention pour « conquérir la démocratie » comme l'écrivaient Marx et Engels dans le Manifeste.

Prétendre qu’on pourrait être « dans et contre l'Etat » comme l'expliquait de façon ambigüe un article paru dans L’Anticapitaliste (Dans ou contre l'Etat ?, 9 juin 2016) est une vue de l’esprit, un compromis entre la politique des réformistes et celle des révolutionnaires. Bien sûr, les révolutionnaires utilisent les institutions, les droits démocratiques que la bourgeoisie a concédés au monde du travail. Ils sont candidats pour être les représentants des travailleurs dans les conseils municipaux, régionaux, au Parlement. Mais cela n’a rien à voir avec le fait d’être « dans l’Etat ». Nous menons ces tâches militantes pour être utiles à l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes, pour qu’elles servent à construire des contre-pouvoirs, à encourager le monde du travail à s’organiser par lui-même, en toute indépendance des institutions, contre elles.

Si on veut la « séparation du Medef et de l’Etat », il nous faut une stratégie qui vise dans le même mouvement la destruction de l’Etat actuel et la construction d’un nouvel Etat démocratique du monde du travail. Il n’y a pas de commutation possible d’un Etat bourgeois vers un Etat des travailleurs.

Cela passe par militer, au cœur même des mobilisations, pour construire des instruments démocratiques pour que les travailleurs dirigent eux-mêmes leurs luttes, exercent leur pouvoir de décision, d'organisation, d'action. Ces contre-pouvoirs, assemblées, comités de lutte, comités de grève, qui doivent faire face dès leur apparition à la répression de l'Etat, le mouvement l'a largement montré, seront les premiers éléments pour une prise en main des lieux de travail, des lieux de vie, un contrôle démocratique de la production, un pas vers les structures d'un véritable pouvoir des travailleurs, suffisamment organisé et développé pour renverser l’Etat de la bourgeoisie. Il ouvrira la perspective d'une société débarrassée de l'exploitation, sans classe et sans Etat où l'administration des hommes cédera la place à l'administration des choses pour reprendre la formule de Marx.

François Minvielle

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