Quatre mois après le début de la mobilisation, alors que les pressions et provocations policières s’amplifient, que le gouvernement, le patronat et la droite, tous aussi décomplexés, redoublent de morgue… et malgré l’acharnement de l’intersyndicale à « dialoguer », le mouvement refuse de se laisser étouffer. Les tentatives n’ont pourtant pas manqué.

Au lendemain de la 11ème journée nationale, Valls s’est payé le luxe de recevoir un à un les syndicats dits représentatifs pour « faire un point » et « parler »… précisant pour qui n’aurait pas compris qu’il ne s’agissait en rien de « la réouverture d'un cycle de négociations » après que Hollande a redit qu’il « ira jusqu’au bout ».

Qu’importe… les syndicats reçus n’ont pas caché leur satisfaction qu’on leur ouvre enfin la porte de Matignon. Après avoir accepté à Paris un « parcours » de manifestation dans un bocal le 23 juin, puis de défiler dans un nouveau carcan policier le 28, restant muets face aux interpellations de militants qui se multiplient et aux nasses policières (dont celle à Paris de la Bourse du travail !)… ils se sont rendus tout sourire à la convocation, Martinez expliquant « si le Premier ministre nous reçoit, c'est qu'il a des réponses à nous donner »…

Premier sorti, Mailly pérorait : « Nous avons obtenu, a priori, que, sur toute une série de thèmes, la branche, demain, sera confirmée comme le niveau de négociation »… ajoutant « on va continuer le lobbying, y compris auprès des députés »… La CGT, qui a « remis ses propositions pour un code du travail du XXIème siècle » (sait-on jamais…) a elle estimé que « Manuel Valls recule petit à petit. Mais nous sommes encore très loin du compte »…Et Martinez a tenu à assurer : « entre la CGT et les autres organisations syndicales, dont Force ouvrière, il n’y a aucun problème… aucune différence d’appréciation sur le projet gouvernemental ».

L’intersyndicale a quand même appelé à «poursuivre la mobilisation contre ce projet de loi, sur des formes à déterminer localement, durant le débat parlementaire, notamment le 5 juillet » dans un communiqué intitulé (ça ne s’invente pas) « Le souffle ne nous manque pas »…

Un mouvement long et profond

Malgré les difficultés à élargir, le mouvement continue à exercer sa pression. Quelles que soient les prochaines étapes,quelque chose de profond est enclenché dans lequel se disputent d’un côté la combattivité et la dynamique du mouvement et, de l’autre côté, le poids de la routine du dialogue social, dans un climat politique général où l'horizon apparaît bouché à beaucoup.

Depuis quatre mois,ce sont les équipes militantes, à la base, qui ont construit la mobilisation. Des militant-e-s de toutes générations et de toutes « anciennetés » (lycéens, étudiants, jeunes précaires, salariés dont certains pour qui c’est le premier engagement) ont pris ou repris confiance en eux et en la lutte.

A défaut d’être parvenue à « généraliser » la grève, une succession de grèves a construit le mouvement : routiers, raffineries, ports, SNCF, éboueurs, cliniques et maisons de retraite, hôpitaux, collectivités territoriales… Ces luttes se sont succédées et continuent, entraînant des entreprises de toutes tailles, des salarié-e-s encouragé-e-s par le mouvement général qui lui donnent son caractère large et dynamique, difficile à contenir.

Débats et ruptures

Même si les militants n’ont pas réussi à mettre en place de véritables organes démocratiques de direction du mouvement, il a été nourri par des cadres ouverts (réunions interpro, collectifs de lutte, nuit debout, …) permettant débats et organisation d’actions.

Ces cadres ont non seulement permis de donner sa dynamique au mouvement entre les journées de l’intersyndicale, mais ils ont fait se rencontrer des militants aux diverses origines et appartenances, dont certains très jeunes, ils ont aidé à briser sectarismes et préjugés et à unifier le mouvement. Les appareils syndicaux ont été pris à contre-pied, déstabilisés, mis d’une certaine manière sous surveillance et leur politique débattue et contestée. Cela a été le cas en particulier de FO et de la CGT mais également dans la FSU et dans une certaine mesure à Solidaires qui a choisi au nom de l’unité de rester jusqu’au bout partie prenante de l’intersyndicale et de sa politique.

A l’image des manifestations où se sont largement mélangés militant-e-s, banderoles et drapeaux… les débats dépassent le cadre de chaque organisation. La question syndicale et du dialogue social, comme la question politique et des institutions se discutent largement et librement, par-delà les anciens clivages ou préventions. En témoigne l’accueil des militants NPA dans les collectifs comme dans les cortèges, particulièrement de Philippe, candidat à la présidentielle et militant au cœur du mouvement, ou d’Olivier ; ou encore le slogan scandé largement par une fraction des cortèges : « A - anti - anticapitalistes ! ». Il est une évidence pour les militant-e-s du mouvement que la question sociale est la question politique de l’heure. La lutte pose directement la question politique et du pouvoir.

« Redynamiser la gauche » ou reconstruire une conscience de classe en rompant avec le dialogue social

La présidentielle et les législatives de 2017 sont clairement dans le calendrier de certains qui ne cachent pas leurs préoccupations, posant la question d’un débouché institutionnel « à gauche ». Alors que les différentes factions du PS et leurs amis de la « Belle alliance » (!) se préparent à une primaire joyeuse… que Hulot travaille son avenir, ils sont nombreux à dire vouloir« bâtir un nouveau projet de gauche »…

Les appels de « personnalités » se succèdent qui donnent une idée de la prétendue vitalité de ce petit monde, à l’image du dernier en date qui demande àHollande… d’organiser un référendum sur la loi travail (signé entre autres par l’ancien ministre de l’Intérieur Pierre Joxe ou Pierre Khalfa d’Ensemble) !

De son côté, le PCF s’enfonce dans la crise et se prépare à rallier contraint et forcé Mélenchon, dans des conditions bien pires pour lui qu’en 2012. Et avec lui l’ensemble de l’ex-FdG dont les militants et proches sont partagés entre regain d’illusions réformistes et inquiétude et pour certains rejet du populisme souverainiste de plus en plus affirmé de celui qui se veut le héraut de la France « insoumise »… mais surtout institutionnelle et aux relents qui font la part belle à nos pires ennemis.

Il ne peut y avoir aucune perspective pour le monde du travail et la jeunesse sur ce terrain. Loin de « redynamiser » quelque gauche que ce soit, l’heure est à amplifier les prises de conscience en cours, à tirer ensemble les leçons du mouvement pour aider à reconstruire une conscience de classe, se dégager du dialogue social et de ceux qui le réclament. Notre rôle est d’appeler les militant-e-s du mouvement, jeunes et moins jeunes, à faire de la politique, à construire le parti nécessaire pour la suite, à nous donner ensemble les moyens de diriger nos luttes mais aussi de poser la question de quelle société, comment rompre avec la logique capitaliste, quel pouvoir…

« C’est pas fini »…

Quelque chose commence… tant sur le terrain social que politique. La colère et les prises de conscience sont profondes et l’enjeu est bien au-delà de la loi.

Le mouvement a commencé à renverser le cours des choses et chacun mesure que les prochaines étapes vont s’inscrire dans un contexte d’exacerbation des tensions et des rapports de forces. La crise du capitalisme franchit un nouveau cap dont le Brexit et ses conséquences sont un symptôme. La guerre est déclarée et il n’y a pas plus de solution institutionnelle que nationale possible. Seule la prise en main de ses affaires par le monde du travail, son organisation et ses mobilisations peuvent changer la donne. Notre campagne avec Philippe s’inscrit dans ce cadre et cela prend chaque jour un aspect concret.

Chaud ou pas chaud, l’été va être propice aux maturations politiques…

Isabelle Ufferte

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