Il serait pour le moins illusoire, aveugle et dangereux de voir dans la victoire du « leave » quoi que ce soit de positif pour les travailleurs et les classes populaires. Qu’elle soit un camouflet pour Cameron et les dirigeants de l’UE comme Merkel ou Hollande n’enlève rien au fait qu’elle est avant tout un succès pour les idées réactionnaires, une victoire de l’extrême droite. Marine Le Pen ne s’y est pas trompée qui a immédiatement exulté de joie à l’annonce des résultats.

Le Premier ministre conservateur David Cameron, qui a fait campagne pour le « remain » et qui, battu, a immédiatement annoncé sa démission prochaine, avait promis ce referendum avant les dernières élections législatives sous la pression des xénophobes de l’UKIP en pleine progression à qui il espérait reprendre des voix. Un de ses arguments essentiels pour le « remain » était qu’il avait réussi à obtenir de l’Union européenne en février un accord pour déroger au droit communautaire qui impose de verser les mêmes allocations sociales aux travailleurs étrangers européens que celles versées aux salariés du Royaume-Uni.

C’est dire à quel point la campagne a été placée sous le signe des craintes liées à l’immigration développées à longueur de discours par des démagogues des deux camps.

Des observateurs, des analystes ont fait remarquer que les votes majoritaires pour le Brexit viennent de certaines régions traditionnellement ouvrières mais sinistrées par la désindustrialisation. On assiste au même phénomène en France : dans le Nord-Pas de Calais, en Picardie, le vote FN a connu une progression spectaculaire. En Angleterre, ce sont aussi des régions où il y a peu d’immigrés mais c’est là bien souvent que se développe le plus la peur de l’étranger. Cela paraît paradoxal sauf à oublier que les craintes et les fantasmes xénophobes se nourrissent de l’ignorance dont les démagogues tirent leur force.

Oui, la dramatique régression sociale entraînée par les politiques d’austérité des classes dirigeantes conjuguée à l’absence de perspective de la part du mouvement ouvrier conduit une partie des travailleurs à se laisser subjuguer par la démagogie d’extrême droite, les travailleurs nationaux contre les travailleurs étrangers, le rêve d’un retour à une grandeur nationale, d’une grande Bretagne à ses heures de gloire de première puissance mondiale ou d’une France à la tête de ses colonies.

Toutes les forces les plus réactionnaires se sont aussitôt félicitées des résultats du référendum. « L’événement le plus important depuis la chute du Mur de Berlin », s’est exclamée Marine Le Pen qui a aussitôt renouvelé sa demande d’un référendum semblable en France. « Hourrah pour les Britanniques! Maintenant, à notre tour. Il est temps pour un référendum néerlandais! », s’est aussi réjoui Geert Wilders, leader du parti pour la Liberté néerlandais, d’extrême droite.

Toutes ces forces dévoient le mécontentement et la révolte provoqués par les conséquences de la crise capitaliste et les politiques anti-ouvrières menées par les gouvernements de droite comme de gauche pour agresser les étrangers et vanter la patrie, la souveraineté et la fierté nationales, le capitalisme bien de chez nous, les petites et moyennes entreprises… Avec l’objectif d’accéder au pouvoir et y servir les intérêts des grands groupes capitalistes.

Le souverainisme, qu'il soit de droite ou de gauche, un piège

Contrairement à ce qu’affirment ses dirigeants, l’Union européenne ne constitue en rien une protection pour les travailleurs et la population, elle est un instrument qui permet aux gouvernements des pays européens de coordonner leurs attaques contre les droits sociaux pour que les multinationales allemandes, françaises, britanniques, etc. tirent au mieux leur épingle du jeu dans le cadre de la mondialisation capitaliste. Loin de répondre aux besoins des populations, elle est un simple espace de libre-échange soumis aux rivalités nationales qui, aujourd'hui, attisées par la crise et le mécontentement croissant,   la menacent d'explosion.

Elle est un instrument au service des classes possédantes et en premier lieu des bourgeoisies les plus puissantes. Ses instances, Commission européenne et Banque centrale européenne agissent aux côtés du FMI au sein d’une « troïka » haïe des populations parce que chargée d’exiger le remboursement de la dette et d’imposer les ajustements structurels pour réduire, parmi les dépenses publiques, celles qui ne bénéficient pas aux capitalistes mais à la population. Les travailleurs grecs ne s’y sont pas trompés qui ont combattu et leur propre gouvernement et les autorités européennes. Mais le gouvernement Tsipras s’est incliné autant devant la propriété capitaliste et les banques que devant l’Union européenne et... la bourgeoisie grecque et son Etat. Les leçons à tirer de cet épisode, ce n’est pas la nécessité d’avoir un « plan B » à savoir un plan hors de l’UE mais la nécessité avant toute chose d’une mobilisation des travailleurs eux-mêmes pour en finir avec l'austérité, exproprier les banques et les sociétés de finance, annuler le paiement de la dette et poser la question de la conquête du pouvoir, de la démocratie.

Poser d'abord la question de la sortie de l'euro comme le font les souverainistes désarme les travailleurs, les enferme dans un piège.

Le souverainisme de Mélenchon, cocardier et patriotard, est dans la logique de cette politique. « Cela donne une leçon à toute l'Europe, a-t-il déclaré à propos du Brexit : ou bien on la change ou bien on la quitte. C'est le moment d'avoir un plan B. » […] « La réalité quotidienne de l'Europe ne correspond à rien de ce pour quoi on a voulu commencé l'Union européenne il y a 30 ans, au moins. Il faut que l'Allemagne cesse de dire ce qui est bon ou pas bon pour les autres peuples. Il faut que la France ait une volonté, qu'elle fasse des propositions. Ce n’est quand même pas extravagant de demander à pouvoir vivre sa vie en travaillant et en étant payé dignement, en étant soigné et éduqué. Tout cela est mis en cause par l'Union européenne. » La bourgeoise française, son Etat, ses gouvernements, dont celui dont Mélenchon fut ministre, n'auraient-ils pas participé à cette mise en cause ? Quelle farce que de prétendre l'inverse !

Une politique pour la classe ouvrière afin de répondre aux besoins de la société

Les révolutionnaires n'ont pas à discuter sans fin entre une politique du « in » ou du « out » dits de gauche. Le in ou le out restent dans le cadre imposé par les partis institutionnels bourgeois, alors que notre préoccupation doit être de formuler une politique de classe, indépendante, une politique internationaliste loin du piège de la sortie de l’euro ou de l’UE.

Au moment où la victoire du Brexit démontre l'incapacité des bourgeoisies et de leurs Etats à dépasser leurs rivalités et la défense de leurs privilèges nationaux, la classe ouvrière doit, elle, s'affirmer comme la seule classe capable de construire une Europe démocratique, c'est-à dire nécessairement socialiste.

Il va y avoir des mois de discussions et de tensions entre aujourd’hui et la sortie probable de la Grande Bretagne de l’UE puis les discussions pour redéfinir les relations entre elles, des répercussions quant aux possibles indépendance de l’Ecosse et réunification de l’Irlande, qui s’ajoutent aux conséquences de la crise économique et de la dette ainsi qu’à l’afflux des migrants et des réfugiés dans les pays européens. C’est autour de ces questions que vont se définir, dans les semaines et les mois qui viennent les différentes forces politiques.

Notre point de départ est très simple : les travailleurs ont les mêmes intérêts par-delà les frontières et des intérêts inconciliables avec les capitalistes de leur propre pays. Mener les luttes, un mouvement jusqu’au bout de leurs possibilités suppose une politique, une conscience émancipées des préjugés nationalistes, instrument idéologique de domination de la bourgeoisie au nom desquels elle prétend associer les organisations ouvrières au « dialogue social ».

Nos luttes, nous devons les envisager au niveau européen. Attaqués de la même manière par tous les gouvernements, les travailleurs auraient intérêt à unir leurs forces. C’est ce qu’ont fait des militants belges et du Nord de la France qui ont manifesté ensemble à Lille ces jours derniers. Mais cela reste un geste symbolique, le mouvement ouvrier est très en retard sur ce plan-là.

Il n'y a pas de rupture avec les politiques d'austérité, de remise en cause du pouvoir des multinationales qui puisse rester enfermée dans le cadre des frontières nationales. L'intervention de la classe ouvrière remet en cause et les institutions nationales, l’État, et les institutions européennes pour poser, dans un même mouvement, la question d'une autre Europe.

Nous militons pour l’ouverture des frontières, pour la liberté de circulation et d’installation de toutes et tous, ce qui est incompatible avec tout repli national. Ces mots d’ordre démocratiques sont inséparables d’un programme d’urgence anticapitaliste et révolutionnaire. Pour un emploi, un salaire décent et un logement pour tous, il faut imposer l’interdiction des licenciements, la répartition du travail entre tous, l’augmentation des salaires avec un minimum qui ne devrait pas être inférieur à 1700 euros nets. La satisfaction de ces besoins fondamentaux exige l’annulation de la dette publique, l’expropriation du secteur bancaire et financier, la création d’un monopole public du crédit, le contrôle des travailleurs et de la population sur les comptes des grandes entreprises et de l’Etat. Seul un pouvoir des travailleurs, un gouvernement issu des luttes et des mobilisations, composé de délégués élus et révocables, rétribués au salaire moyen actuel sera en mesure de garantir ces mesures.

Un tel gouvernement devra avoir une politique à l’égard des autres couches de travailleurs, « petits patrons » artisans ou paysans, étranglés par les dettes et soumis à la dictature des trusts de l’agro-alimentaire.

Il s’adressera aux autres peuples d’Europe pour leur proposer de bâtir ensemble une Europe de la démocratie et de la paix et de choisir sous quelle forme ils entendent coopérer.

Les bourgeoisies des pays européens ont pris l’initiative d’une construction européenne pour faire face à la concurrence des bourgeoisies des autres continents sans être capables d’aller plus loin qu’un marché unique et une monnaie commune sans Etat parce qu’incapables de se départir de leurs privilèges nationaux. C’est pourquoi leur Europe est anti-démocratique, au service d’une infime minorité pour les intérêts de laquelle se mènent les politiques d’austérité et de régression sociale.

Elles sont incapables de résoudre la contradiction entre l’élargissement incessant des relations économiques et humaines, la socialisation croissante de la production et le maintien des frontières nationales.

A cette Europe capitaliste, les anticapitalistes et les révolutionnaires opposent des Etats-Unis socialistes d’Europe, une Europe des travailleurs et des peuples. Il ne s’agit pas d’une simple proclamation mais de l’urgence d’inscrire notre politique dans cette préoccupation et d’œuvrer au regroupement des anticapitalistes et des révolutionnaires à l’échelle européenne comme le fit le NPA à ses débuts.

Galia Trépère

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