« La France est dans les cordes et aucune esquive ne nous sauvera. J’ai conscience d’appeler à l’effort et au courage » expliquait Philippe quelques jours avant l’annonce de la baisse des APL. Cette baisse de 5 euros par mois qui va toucher à partir d’octobre les 6,5 millions de personnes les plus pauvres et précaires, l’équivalent de plusieurs repas en moins pour beaucoup, illustre la brutalité et le cynisme du gouvernement. « On répond à une urgence » a asséné Castaner, porte parole du gouvernement, « il manque 150 millions d’euros dans le budget de l’Etat ». La mesure va rapporter 32,5 millions d’euros chaque mois à l’Etat, 390 millions sur une année. Face aux réactions indignées, Macron aurait traité a posteriori la décision de « connerie sans nom »… sauf que le ministre en charge du dossier, Mézard, a modérément apprécié le revirement et fait savoir que « rien ne s’est fait sans le consentement de Macron »…

Dans le même temps, le gouvernement va injecter des milliards d’euros dans les poches des plus riches et du patronat : la transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) représente à lui seul un cadeau de 3 milliards dès 2018, qui s’ajoute à la baisse de l’impôt sur les société qui va passer de 33,33 % aujourd’hui à 28 % l’an prochain -25 % à terme- et à l’augmentation du CICE (crédit impôt compétitivité emploi) qui passe de 6 à 7% de la masse salariale. Mais Castaner l’assure : « il ne s’agit pas de cadeaux aux riches mais de financer l’économie réelle »… Cette « économie réelle » repose sur l’accaparement permanent des richesses par une poignée de parasites, l’extorsion de la plus-value créée par le travail.

Et c’est pour « libérer le travail » au plus vite, ou plus exactement l’exploitation, que Parlement et Sénat viennent de voter à une écrasante majorité la loi habilitant le gouvernement à réformer le Code du travail par ordonnances.

Le gouvernement se donne jusqu’au 21 août pour en affiner le contenu et le présenter aux représentants syndicaux et patronaux. Il entend promulguer la loi avant la fin septembre et ne perdre aucun temps pour liquider ce qu’il peut des garanties collectives et des dispositions du code du travail qui protègent encore un tant soit peu les salariés malgré les dépeçages opérés par les gouvernements précédents.

L’ensemble des mesures prises depuis le début de l’été participent d’une même offensive contre le monde du travail et les classes populaires : le taux du Livret A maintenu en-dessous de l’inflation, l’augmentation de la fiscalité sur les carburants payée par tous ainsi que celle de la CSG qui va impacter en particulier les retraités, les budgets des collectivités locales amputés de 13 milliards d’euros supplémentaires qui seront autant de trous dans les budgets sociaux déjà impossibles à boucler, auxquels il faut ajouter les 300 millions d’euros de dotations qui avaient été attribuées pour 2017 et qui viennent d’être annulés. Et Darmanin devrait annoncer ces prochains jours le détail des 10 milliards d’euros de coupes prévues dans le budget de l’Etat pour 2018 : autant de nouvelles attaques contre les services publics, de restructurations et fermetures, de suppressions d’emplois, d’augmentation de la précarité, en plus du blocage des salaires et des remises en causes déjà annoncées pour les fonctionnaires.

Le « macronisme » : mobiliser « la société civile » contre le monde du travail

Pour mener à bien l’offensive pour laquelle le grand patronat l’a sélectionné et façonné, Macron entend mobiliser la dite société civile, c’est-à-dire celles et ceux qui, dans le pays, encadrent les travailleurs, organisent la production ou aspirent à le faire, à l’image de tous les « marcheurs » mis en appétit qui se bousculent sur les bancs de l’Assemblée, cadres, DRH, « entrepreneurs » petits et grands.

Oubliés les vieux clivages politiciens, la droite et la gauche, les partis en ruine, usés par des décennies à se partager le pouvoir. L’heure est à la mobilisation de la petite et moyenne bourgeoisie contre le monde du travail pour le compte de l’oligarchie financière qui exige une intensification de l’exploitation pour maintenir les taux de profit. Macron veut aller vite, profiter du rapport de force dégradé pour la classe ouvrière... d’autant que sa « côte de popularité » dégringole.

Cette politique nécessite un renforcement de l’État fort, des moyens de répression. L’état d’urgence va ainsi glisser dans la loi, le gouvernement prétendant mettre fin à l’hypocrisie d’un régime prétendument « d’exception » qui dure depuis bientôt deux ans… Répression contre les militants, flicages, moyens de contrôle et de pression contre les classes populaires n’en seront que facilités au nom de la lutte contre le terrorisme. Le budget de l’armée sera le seul en augmentation l’an prochain. Et Macron multiplie les déclarations « autoritaires » telles celles contre les migrants, promettant de mener « une véritable politique de reconduite à la frontière » tout en prétendant empêcher les demandeurs d’asile de rejoindre la France en installant des « hotspots », gares de triages, sur le continent africain… tandis que la répression s’intensifie contre ceux qui viennent en aide aux migrants, tel Cédric Herrou dans les Alpes maritimes.

Homme des faux-semblants, des mises en scène et des coups politiques, Macron vient de s’en payer un avec la « nationalisation » temporaire des chantiers navals de St Saint-Nazaire. Il joue une partie de poker menteur avec le groupe italien, seul intéressé par la reprise, pour tenter de conserver 50 % des parts afin que l’Etat, et à travers lui la bourgeoisie française, puisse conserver une influence et des opportunités dans ce secteur. « Ni une décision de droite ni une décision de gauche. C’est une décision pour la France » a déclaré Le Maire, ministre de l’Économie… A défaut de faire trembler le repreneur italien, la décision a été saluée par quasiment toute la classe politique, jusqu’à Mélenchon se réjouissant : « Le gouvernement s’est rendu compte du désastre qui menaçait »… Comme si qui que ce soit là dedans, industriels ou Etats français, italiens et autres, avaient la moindre préoccupation des intérêts des salariés et de la population !

Leur morale, celle du fric et des profits

Le vernis était déjà bien écaillé… La révélation, en pleins débats sur la loi de « moralisation de la vie publique », de la plus-value réalisée en 2013 par Pénicaud, a apporté un éclairage supplémentaire sur la « morale » de ces gens-là. La ministre du Travail était alors DRH du groupe Danone depuis 2008 et disposait à ce titre de stock-options lui permettant d’acquérir à tout moment des actions au cours de 2009 (alors qu’il était très bas du fait de la crise financière). Or en février 2013, alors même que l’entreprise bat des records de chiffre d’affaire, Danone décide 900 suppressions d’emplois afin d’accroître sa rentabilité. Alors que le cours de l’action décolle, Pénicaud en achète alors plus de 55000… au prix de 2009, qu’elle revend dans la foulée à celui de 2013. Bilan de l’opération : 1,13 million d’euros de plus-value boursière.

« Il est important de se dire que les entrepreneurs, les dirigeants, les personnes qui prennent des risques, qui vont créer de la valeur économique, et donc la possibilité d’emploi, c’est normal que, sans excès, ils gagnent de l’argent, qu’ils aient le retour de leurs investissements et de leur responsabilité » s’est justifiée Pénicaud une fois l’affaire révélée par l’Humanité et alors qu’était publiée sa déclaration de revenus entre 2012 à 2014 chez Danone : 4,74 millions d’euros net.

Comme l’a déclaré Mailly, tout ça « n’est pas illégal »… Et Pénicaud, qui conduit aujourd’hui la réforme contre le code du travail a un CV du meilleur effet. Le dirigeant de FO avait d’ailleurs, lors de sa nomination au ministère du travail, tenu à louer son « bon profil, plutôt rassurant » : « C’est quelqu’un que je connais, qui a eu une grande expérience à la fois en cabinet ministériel, puisqu’elle fut au cabinet de Martine Aubry lorsqu’elle était ministre du Travail, et comme DRH de grandes entreprises, dont Danone, entreprise assez réputée sur sa dimension sociale ». Les licenciés apprécieront… Le dit « dialogue social » crée de toute évidence des liens, et Pénicaud le pratique avec un métier certain, elle qui, à la demande de Fillon, avait co-rédigé en 2010 avec Christian Larose, dirigeant de la CGT textile, un rapport sur « Bien-être et efficacité au travail – 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail ».

Mailly a raison, rien d’illégal dans cet enrichissement, pas plus que dans celui de nombre de parasites, seulement la marche normale de l’économie capitaliste et de la lutte de classe. Licenciements et intensification de l’exploitation nourrissent les profits… tels ceux, faramineux, qu’annoncent ces jours-ci les groupes financiers et industriels, dont certains proches des records atteints en 2007 juste avant le précédent krach. Ce que le directeur financier de PSA, heureux, appelle un « niveau de profitabilité très élevé ».

Opposition parlementaire ou politique de classe ?

Dans ce contexte, Mélenchon et son groupe n’ont guère eu de mal à se démarquer à l’Assemblée et ont occupé avec un certain talent d’orateurs leur place d’opposants tant à la loi d’habilitation qu’à celle sur la moralisation. Mais passées la dénonciation et l’indignation, leur politique révèle son impasse pour les travailleurs. Les députés FI se situent non sur un terrain de classe mais sur le terrain parlementaire et institutionnel, s’adressant « au peuple », « aux gens », « aux citoyens » et se réclamant de la République, de la France...

Adrien Quatennens en est ainsi arrivé à reprocher à Pénicaud de ne pas être maître de la politique qu’elle mène : « Vous êtes installée dans le cockpit mais l’avion est réglé sur pilotage automatique dont les trajectoires sont définies à l’avance et avec votre soutien par Bruxelles ». La politique du gouvernement ne serait donc pas dictée par les intérêts de la bourgeoisie française ? Capitalistes de Paris et de Bruxelles ne seraient pas intimement liés de même que le sont les intérêts des travailleurs français, italiens, allemands ?

Et quand Mélenchon promet « Nous ne vous lâcherons pas un mètre de terrain. Ce qui ne se règle pas à l’amiable se règle par le rapport de force », donnant rendez-vous dans la rue le 23 septembre, plus d’une semaine après l’appel syndical, c’est pour bien marquer la distance en appelant « les citoyens » à soutenir son combat institutionnel.

Préparer la riposte, mener la bataille politique dans nos organisations

Entre le 12 juin et le 25 juillet, les représentants des confédérations syndicales (ainsi que les représentants patronaux) ont été reçus à 6 reprises chacun par le ministère du travail, se pliant à la vaste supercherie, ce « dialogue » dans lequel Pénicaud excelle…

Berger (CFDT) s’en est au final remis à la ministre : « Mme Pénicaud est aujourd’hui à l’heure des choix. Je l’appelle à les faire en conscience, en faveur du dialogue social et pas de la dérégulation ». Même son de cloche chez Mailly (FO) sortant du bureau de Philippe : « J’ai été cash. Maintenant, c’est à lui de prendre ses responsabilités […] Je n’exclus rien tant que je n’ai pas le texte devant les yeux »…

Et si Martinez (CGT) a appelé à la mobilisation le 12 septembre, expliquant « Ils ont décidé de casser le code du travail, qu’il y ait moins de droits pour les salariés. Il faut que les salariés réagissent. » la CGT n’en a pas moins participé au jeu de dupes gouvernemental qui ne vise qu’à désarmer les travailleurs et les militants.

Alors oui, il est important de militer pour le 12 septembre, journée à laquelle appellent également Solidaires, certains secteurs de FO ou encore le SNUIPP et différents collectifs. Et il est nécessaire de mener la bataille politique dans nos organisations et tous les cadres militants, d’y défendre une orientation lutte de classe, appelant les travailleurs, les militants à prendre eux-mêmes leurs affaires en main.

Etre dans la dénonciation ne peut suffire. Seule une politique de classe liant la question syndicale et celle de la marche de la société, contestant le pouvoir de la bourgeoisie, peut empêcher le piège du dialogue social, de l’institutionnalisation des syndicats de se refermer, y compris sur des militants combattifs.

La bataille est politique. Il n’y a pas d’un côté la lutte contre les ordonnances et la casse du code du travail qui serait du domaine syndical et, de l’autre, une bataille contre le gouvernement et sa politique qui relèverait des partis. Il s’agit bien d’une politique globale qui doit mobiliser l’ensemble du monde du travail sur un terrain de classe.

Nous militons pour l’unité de notre camp social. Loin de l’incantation unitaire, l’unité que nous voulons construire implique la discussion, c’est une bataille politique pour l’unité des exploité-e-s, de la jeunesse, sur une base indépendante, à travers laquelle le camp des travailleurs peut reprendre confiance en lui-même, affirmer ses exigences, en rupture tant avec les illusions institutionnelles, républicaines et patriotiques qu’avec le dialogue social.

Isabelle Ufferte

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